Par le Pr André Quaderi, Directeur de la Haute École de Psychothérapie (HEP).
Une analyse clinique de la dissociation structurelle traitée par le protocole EMDR à travers l’étude de cas d’un ancien militaire confronté à l’attentat de Nice par le Pr André Quaderi.
Qu’est-ce qui fait qu’un homme solide, un ancien parachutiste ayant survécu à l’enfer de l’attentat du Drakkar à Beyrouth en 1983, s’effondre silencieusement trente-trois ans plus tard après avoir simplement traversé la Promenade des Anglais le 14 juillet 2016 ? Il n’a pas été gauchement blessé, n’a rien vu et n’a entendu « que » les tirs.
En tant que psychologue clinicien et psychothérapeute, j’ai été confronté au cas de Roland souffrant de . Cet homme venait consulter non pas pour un traumatisme, mais parce que son épouse le trouvait « éteint », triste, et pensait qu’il « vieillissait ». Face à l’évocation de l’attentat récent de Nice qu’il avait traversé en protégeant sa petite-fille, Roland restait de marbre. Aucune émotion. Un bloc de pierre. Son côté bonhomme propre aux citadins de Nice s’effaçait ; il était dur comme de la pierre, mais malheureusement dur contre lui-même.
Pourtant, un détail infime a tout changé. Un signal sémantique faible : l’utilisation spontanée du terme technique « coups de 9 mm » pour décrire les tirs de la police. Ce jargon de terrain a immédiatement alerté le thérapeute et ouvert les portes d’un concept clinique majeur : la dissociation structurelle.
Comprendre la dissociation : La PAN et la PE
L’ouvrage de référence Dissociation et mémoire traumatique de Kédia, M., Lopez, G., Vanderlinden, J., Saillot, I., & Brown, D. (2019). Dissociation et mémoire traumatique : Historique, Clinique, Psychothérapie et neurobiologie. Dunod nous rappelle les fondements de la scission psychique théorisée par Pierre Janet. Lors d’un choc d’une violence insalubre, le cerveau utilise la dissociation comme un mécanisme de survie extrême pour protéger l’intégrité de l’individu. La personnalité se fragmente alors en deux instances distinctes :
- La Personnalité Apparemment Normale (PAN) : C’est l’homme tranquille du quotidien, le mari, le grand-père attentionné. Cette partie fonctionne par évitement massif pour maintenir une illusion de normalité.
- La Personnalité Émotionnelle (PE) : C’est la partie restée encapsulée dans le subconscient, gelée dans l’effroi et la fureur du traumatisme initial. Chez Roland, cette PE était le jeune parachutiste de 1983, piégé dans les égouts et les décombres de Beyrouth.
Pendant plus de trois décennies, la PAN de Roland a maintenu les cloisons étanches. Mais l’attentat de 2016 à Nice a agi comme le déclencheur de trop. Le son des détonations est venu résonner de manière littérale avec l’expertise balistique enfouie de sa PE. C’est ce que le Pr Quaderi nomme l’attentat de trop : l’événement récent n’est pas traité isolément, il vient réactiver la même boucle émotive restée ouverte depuis 1983.
La preuve par le retour à la vie : L’intégration par l’EMDR
Le traitement des structures hautement dissociées ne s’improvise pas. À la Haute École de Psychothérapie, nous enseignons que la relation d’aide de Carl Rogers, l’alliance thérapeutique (très bien théorisée par Cungi) et l’utilisation rigoureuse du protocole EMDR sont les clés de voûte de la guérison. nous enseignons aussi la dissociation structurelle traitée par le protocole EMDR
Pour Roland, la cure a nécessité plusieurs longues séances d’EMDR atypiques. Face à un patient qui ne verbalisait quasiment aucune émotion, j’ai utilisé des Stimulations Bi-latérales Alternées (SBA) sensitives, très rapides et de courte durée, les yeux fermés. Ces stimulations ciblées permettent de saturer la mémoire de travail et de forcer la reconnexion neurobiologique entre les zones de l’effroi (l’amygdale) et le centre de la chronologie (l’hippocampe). C’est en quelque sorte la norme pour la dissociation structurelle traitée par le protocole EMDR
Mais c’est l’évocation de mon ascendance parentale, de mes oncles et grands-pères engagés, anciens combattants qui a fortifié l’alliance thérapeutique. Il ne pouvait être jugé, il pouvait se laisser aller… En brisant les cloisons de la dissociation, l’EMDR permet enfin à la Personnalité Émotionnelle de s’assimiler à la Personnalité Normale. Le souvenir quitte le mode du « présent perpétuel » pour s’inscrire définitivement dans le passé.
La guérison des patients laconiques (souffrance de dissociation structurelle traitée par le protocole EMDR) se mesure rarement à leurs discours, mais à la transformation de leur quotidien. C’est l’épouse de Roland qui a mis fin à la thérapie en apportant la plus belle des validations cliniques : Roland allait beaucoup mieux, il ressortait, et elle l’avait, pour la première fois, entendu rire aux éclats avec sa petite-fille. Le suivi rigoureux à un et trois mois a confirmé la stabilisation totale de ce retour à la vie. Son épouse s’invita un jour en fin de séance avec un sourire : « Je peux vous dire quelque chose ? il va mieux beaucoup mieux….»
C’est elle qui initia la thérapie et la conclut.
Pour les praticiens, ce cas nous rappelle l’importance de traquer les micro-indices du discours. Derrière une tristesse apparente ou un détachement de marbre se cache souvent une âme hachée par la dissociation, qui n’attend qu’une main tendue et une technique intégrative précise pour retrouver son unité.
Pour aller plus loin : Télécharger l’étude de cas complète (PDF)
Ces mécanismes complexes de dissociation structurelle et de neurobiologie clinique font partie intégrante des compétences fondamentales transmises à nos étudiants dès les tout premiers modules de formation à la Haute École de Psychothérapie (HEP).

